Un air de fête : ordre et désordres

Vous êtes au beau milieu d’une foule qui se balance, vous dansez et tout autour des inconnus dansent et cette masse de monde obéit à une mécanique des fluides incompréhensible. Il fait un peu chaud quand même et ça transpire, et la musique est très forte et on rigole bien et on boit un peu, oui. Ou alors simplement vous êtes assis tout près d’un ami ou d’une personne inconnue et vous n’avez pas peur d’elle, pas peur d’être aussi près de son corps, vous n’avez aucune pensée à ce propos, vous pensez peut-être à tout à fait autre chose comme par exemple, tiens, à faire tomber les tyrans, à dégager les petits rois, à mettre à bas le système capitaliste dans son ensemble.

C’était le bon temps, et ça le redeviendra.

Nous avons été enfermés et nous avons ensuite été désenfermés. Mais il nous reste toujours une trace compliquée à effacer : une forme de peur de se regrouper. C’est la peur du gendarme, bien sûr, à présent bien ancrée en nous, mais aussi une peur du contact, de l’autre, comme possible danger.

Comment s’embrasser ? La question est loin d’être anodine : elle concerne la nature même de nos relations à autrui, en société, elle concerne qui nous sommes vraiment, profondément, chacun. Peu d’humains sont sans contact, les ermites sont rares (et fous). Tenir les autres à distance, c’est une violence. Un nourrisson qui n’est pas touché peut mourir. On a besoin de se rapprocher, au moins, si ce n’est de se toucher. Qu’on soit latin ou scandinave. Se croiser à moins d’un mètre dans la rue, c’est le premier manque. 

Le second, c’est de faire groupe. Être ensemble à faire quelque chose, nombreux si possible. Faire la fête, jouer de la musique, danser, manifester… La distanciation nous retire cela. C’est une arme violente contre la puissance du groupe. Contre la révolte, la fête, l’émeute, la lutte. Il faut aller contre cette impuissance. Il faut se défrustrer. Il faut se retrouver, pour être en équilibre et debout. "Ensemble on est nombreux" dit la banderole. Ça ne veut rien dire, mais quand même un peu.

Nous avons voulu une Escale qui descend dans la rue et qui se fraie un chemin dans la foule. Et qui fait sentir le besoin qu’on a des autres et la force du collectif, harmonieux, séditieux, amoureux, carnavaleux.

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Un air de fête ? Certes. Mais faut pas non plus exagérer. La fête est dangereuse, prompte à déborder, si elle n’est pas bien bornée. Et le pouvoir sait transformer une "fête" (acceptée, cadrée, connue d’avance) en "attroupement" (menaçant). Nos défoulements sont sous contrôle. Et sont parfois eux-mêmes le moyen de contrôle. C’est le propre des carnavals. Celui de Dunkerque, dans La Fête : travestissements délirants, chansons paillardes, alcool aidant, un bon n’importe quoi qui dure tout un mois. Précisément : le n’importe quoi dure un mois, et il a sa charte. À carnaval, on est là pour s’amuser, Au carna, on vient pas pour casser (…) Quoi qu’on dise, carnaval a ses règles, Il faut les respecter, Si tu veux que carnaval se passe bien, Prends-toi en main, gamin ! C’est une soupape, un couvercle soulevé, une mise en scène des rapports de domination. On renverse tout, mais ce n’est que pour un temps, et les noirs de Carnaval Nouvelle-Orléans savent bien que demain ils ne seront plus rois, qu’ils seront à nouveau juste des noirs dans la Louisiane de 1965… L’auteur de science-fiction Alain Damasio, dans un entretien récent, souhaitait pour le déconfinement "un vrai carnaval des fous, comme au Moyen-Âge, qui renverse nos rois de pacotille". Mais peut-être qu’un carnaval, précisément, ne renverse rien. 

L’ordre n’est jamais loin, quand on cherche à faire groupe. Dans Nice Time, on cherche principalement à s’aimer, de diverses manières, et pas toujours réciproque, comme l’exigerait Antéros, qui domine la place... Mais ce n’est pas le dieu, ici, qui contrôle, mais bien une police très présente, qui regarde et surveille… Surveillées, aussi, les rues de Berlin, dans Shooting Stars. Par la caméra, d’abord, surplombante et lointaine, mais aussi, encore, par la police, qui cette fois-ci intervient. Il faut dire qu’ici, être ensemble à de forts airs d’émeute : on fait péter des trucs, ça fait de la fumée, on ne rit pas beaucoup. Mais on est ensemble dans le rituel, et c’est ce qui importe.

On cherche, on cherche comment sortir, être avec les autres. Retour à l’inouï a quelque chose de solitaire. Mais plongé dans la foule et le bruit. C’est un film qui parle autant de solitude que de besoin de se côtoyer, d’être baigné par des semblables, de jouir de leur présence, même les yeux fermés, même sans parler, mais dans le même rythme, le même son, le même projet : partager une échappée du monde, partager la transe.

Et ça fait quoi, quand on s’accorde ? Quand, plutôt que de chercher l'heureuse pagaille, on travaille ensemble à construire une unité ? L’Harmonie met en forme de manière magnifique la manière dont les individus se regroupent, ici pour fabriquer de la musique. C’est l’harmonie de Pontarlier. Et cela donne un très émouvant portrait d’une communauté, avec ses moments de grâce, ses diverses solitudes, ses dissonances bienvenues. 

On ne cherche pas l’unisson, on cherche à jouer ensemble, avec si possible quelques fausses notes

Éva Tourrent
Responsable artistique de Tënk
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Jérémie Jorrand
Responsable de l'éditorial et de la programmation de Tënk