Syrie intérieure

Dans quelques mois, en mars 2019, huit ans de guerre auront passé. Depuis le printemps 2011, le tribut à payer pour la Syrie est lourd : 500 000 morts, 5 à 6 millions d'exilés, au nom d'une guerre civile qui a des allures d'avant-scène de guerre mondiale aux frontières délibérément resserrées.

Nous présentons ici quelques films capables de questionner, depuis le point de vue syrien, le tragique et interminable conflit qui déchire la nation syrienne. Il ne s'agit pas d'aborder cette histoire d’un point de vue moral mais de laisser au cinéma la tâche difficile de révéler quelques instants de cette terrible réalité.

Les films de cette escale n’ont pas vocation à se substituer à un travail de journaliste ou d'historien - si le regard porté par les médias généraux sur cette guerre est comme souvent discutable, il existe heureusement un grand nombre d'articles de fond précis et sérieux. Ils permettent par contre un accès infiniment plus sensible à l’absurdité de la guerre, à l’intime douleur qu’elle occasionne pour le peuple syrien.

Des films réalisés par des syriens, capables de poser sur cette guerre un regard cinématographique de proximité et de courage. Ces regards, ces tentatives de regarder le quotidien déchiré par la guerre avec l’œil de la caméra pour témoin, révèlent des réalités rarement accessibles faites de souffrance et de force. Il est permis de percevoir alors toute l’humanité qui respire malgré tout dans l’inhumanité de la guerre. Un cinéma direct, nécessaire, capable de poser une temporalité sensible sur le tragique et en même temps assez humble pour interroger sans avoir toujours de réponse à donner.

Mais, face à tant d'années de guerre, à tant de vies déplacées, sacrifiées, déchirées, que permet le cinéma ? Que peut-il opposer à une guerre civile protéiforme dont les enjeux dépassent largement le devenir de la population syrienne ? Il n'est malheureusement pas assez puissant pour imposer la paix, mais au moins peut-il s'inscrire en témoin indispensable de l'inconcevable quotidien en temps de guerre.

Les films rassemblés ici font œuvre de bienveillance, de rationalité, de précaution, qualités qui, vues de loin, semblent avoir abandonné le pays dans son entier. Ils renseignent également sur la multiplicité des états d'âme qui traversent autant les cinéastes que le réel suffocant qui se déploie devant leur caméra. Ils sont un moyen enfin de choisir la vie plutôt que la mort, le discernement plutôt que l'abandon.

Cette programmation est soutenue par la Cinémathèque du documentaire.

Al-Rakib Al-Khaled (Le Sergent immortel) de Ziad Kalthoum (2013), de façon très structurée, met à mal les schémas manichéens qui voudraient simplifier la situation syrienne. La recrue Sergent Kalthoum marche jusqu'à sa base militaire. La caméra d'un téléphone portable révèle en vision subjective son uniforme. Il est un soldat de l'armée officielle. À l'intérieur de la base, puis au cinéma du théâtre Bassel el-Assad où il est affecté, les plans sur l'omniprésente propagande du régime semblent en dire long sur sa présence non désirée ici. En dehors de ses heures de réquisition militaire, il travaille comme assistant sur un tournage dans le centre-ville de Damas. De ce contexte surprenant, où une équipe de cinéma tâche de tourner les séquences d'une fiction en décalage avec la réalité sous tension qui lui sert de décor, Ziad Kalthoum parvient à extraire une matière complexe, contradictoire, qui a pour trait commun la profonde angoisse que suscite en chacun l'état de guerre. L'empathie du cinéaste se tourne d'évidence vers la panique de ceux qui critiquent le régime, mais elle n'exclut pas de s'ouvrir à ceux qui en relaient la propagande. En cela, Al-Rakib Al-Khaled est un grand film humaniste. Le carton final en fait aussi un grand film politique :

"En me basant sur ces faits, moi, recrue Sergent Ziad Kalthoum proclame mon insurrection contre l'armée officielle, et je refuse de rejoindre l'armée libre syrienne ou toute autre armée engagée dans le combat sur cette planète, ceci venant de mon désir de liberté et de paix. La seule arme que je porte dans ma vie est ma caméra."

Baladna Alraheeb (Our Terrible Country) de Mohammad Ali Atassi et Ziad Homsi (2014) est le récit d'un combat impossible, celui entrepris par Yassin Haj Saleh contre des forces qui le dépassent en tant que dissident communiste et écrivain. En clandestinité dès le début de la guerre civile, à Damas d'abord, dans la Ghouta orientale ensuite puis à Raqqa dont il est originaire, Yassin Haj Saleh voit peu à peu disparaître tous les possibles qu'avait entrouvert pour lui la révolution. Le déchirement de cette perte d'espoir sera décuplé par la nécessité de laisser ses proches derrière soi en partant pour un exil inévitable, par-delà les frontières syriennes.

Les caméras de Mohammad Ali Atassi, cinéaste et militant des droits de l'Homme, et de Ziad Homsi, jeune photographe et combattant de la révolution, dialoguent avec l'écrivain. Le film qu'ils composent ainsi à trois est à l'image de ce "terrible pays" qu'ils traversent : désenchanté. Mais la vigueur politique de leurs dialogues, même contenue par les précautions à prendre en temps de guerre, est d'une lucidité précieuse. Et Ziad, filmé par Ali aux côtés de Yassin dans un bar à Istanbul, de conclure : "On avait un seul ennemi, le régime. Maintenant, on en a mille."

Fort d'une écriture cinématographique ciselée et maitrisée, Coma de Sara Fattahi (2015) témoigne quant à lui de la pesanteur incommensurable qui, en tant de guerre, parvient à s'immiscer partout. Les trois protagonistes de ce huis-clos, dont le titre marque avec une efficace justesse la lourde atmosphère, même à l'abri dans leur appartement confortable de Damas, ne sont pas épargnées. Sara Fattahi filme sa mère et sa grand-mère, leurs silences, leurs pleurs, leurs disputes. Elle filme surtout le vide, l'absence, l'angoisse et il n'est pas besoin ici de donner de la guerre des images plus concrètes. Sa grand-mère trouve refuge dans la lecture du Coran, sa mère contient ses nerfs en fumant. Il n'y a plus d'homme auprès d'elles. "Le temps défile et on attend" dit la mère. "Qu'attendons-nous ? Je n'en sais rien. N'est-ce pas la guerre ? Des jeunes gens meurent, des gens émigrent, et nous restons ici. Qu'attendons-nous ? Je l'ignore."

Ma'a al-Fidda (Eau argentée - Syrie autoportrait) de Ossama Mohammed et Wiam Simav Bedirxan (2014) est le film de cette programmation ayant été le plus exposé en France. Au moment de l'explosion des printemps arabes en 2011 et de façon inédite, ceux qui les vécurent en donnèrent une image spontanée, immédiate. Des images prises sur le vif de la "révolution" par ceux qui la vivaient. L’ère du téléphone portable et d’internet semblait s’offrir aux révolutionnaires. Eau argentée - Syrie autoportrait est un film de montage, ayant pour matériau des images YouTube tournées par "mille et un syriens", qui nécessite cependant certaines recommandations pour les spectateurs. Car, s'il documente cet aspect nouveau de la guerre que constitue la surenchère d’images capturées par les caméras de milliers de téléphones portables, c'est au prix de l'exposition d'images souvent insoutenables. Le film, par un montage construit de façon parfois problématique autour des plus difficiles d’entre elles, veut opposer à l’horreur une réflexion sur la nature du cinéma face à la guerre. C’est quelque part la fébrilité de cette réflexion, sa fragilité face à un réel auquel Ossama Mohammed, exilé, n'a pas accès directement, qui donne à cette tentative sa pertinence : que peut le cinéma pour conjurer ces images ? En exigeant d'elles, de manière évidemment impuissante, qu'elles cessent de trop bouger - "c'est beau un plan fixe", la voix-off du cinéaste ferait-elle preuve d'une certaine ironie ?

Avec Ala hafet alhayat (On the edge of life) de Yaser Kassab (2017), c'est du point de vue de l'exil que se conclue cette programmation. Rima et Yaser ont fui la Syrie. Ils sont à Beyrouth, puis quelque part en Turquie, comme prisonniers d'un no man's land indéfini. Cet exil douloureux et les béances qu'y a inscrit définitivement la guerre emplissent chaque recoin, chaque silence, chaque vide de ce film adroitement minimaliste qui parvient à dire beaucoup de la souffrance d'avoir laissé derrière soi un présent de feux et de cendres. Yaser Kassab filme sa compagne Rima, le décor sans âme où ils ont trouvé refuge, la lune, pupille pleine dans un œil de nuages noirs. Et partout résonnent les mots des proches laissés en Syrie, la culpabilité de n'être plus là-bas pour survivre ou mourir avec eux.

"Je ne suis plus qu’un corps […] un corps impuissant et inutile…"

Sylvain Baldus

Sylvain Baldus est réalisateur depuis le début des années 2000. Il a notamment signé "Après la guerre" (2008) et travaille actuellement sur un nouveau film, "À l’ombre d’Elimane". Parallèlement à la réalisation, il travaille autour de nombreuses structures liées à des activités culturelles cinématographiques : L’agence du court métrage, film-documentaire.fr et aujourd’hui, Tënk.