Silences

Nous vous convions dans notre Escale SILENCES. Silence intérieur, silence politique, silence minuscule, profond silence, rupture du silence. Daniel Deshays, fervent passionné du son, vous invite à expérimenter votre relation au(x) silence(s) à travers quelques films que sont Notre pain quotidien de Nikolaus Geyrhalter, Le Quattro Volte de Michelangelo Frammartino, Je ne me souviens plus de Sabine Massenet, La Colonie de Sergueï Loznitsa et Retour à Berlin d’Arnaud Lambert. Envisageant le monde par ce qui en émane de sonore, Daniel Deshays, auteur de plusieurs essais dédiés à l’écoute, nous livre sa pensée.

Toujours permanent : un silence partout, silence généralisé, jamais visible mais bien là - tellement là - silence sous brouhaha, même pas rampant, un silence debout sous le chaos, présence continue, présence d’un silence sans besoin, silence suspens sans soutien. Silence lui-même soutien, silence souteneur de sons, de bruits, de vacarme, silence vacarme, hurlant le silence, ténu, lisse, rond vallonné. (…)

Surgit toujours un son, le son, toujours probable, son coupure, rupture soudaine du silence, éteint aussitôt ; laisse au silence sa nouvelle saveur - la conscience de son existence remise à jour, proclamée encore en autre couleur de silence. Silence réveillé, remis debout, en selle par un simple son, silence vaillant derechef pénétrant de loin en loin et au-delà même.

Le silence qualifie les espaces, de l’appartement ou de la cour, dans la forêt ou les champs, sous la pluie ou le soleil. Autant de silences d’actions : silence de l’écriture. De la lecture, il définit un rapport à un objet, on lit un journal dans de légers froissements toujours si inattendus pour le lecteur. Toutes définissent un rapport à un objet manipulé délicatement. Autant de sons, autant de silences de ces sons. Chaque silence possède une durée, sa durée propre ; producteur de son ambiance.

Nous tenons des référents en nous qui nous permettent d’imaginer le monde ; ce silence, dont on parle, de quoi est-il fait. Si ce sont des petits bruits ou de rares bruits, ce sont des bruits et non une absence. En effet, il n’est de silences que bruissant. Relation au singulier avec un élément : bruit encapsulé de silence, mêlé à lui. Bruit par proximité de l’objet, proximité à l’animal, au chat et son imperceptible ronronnement.

Chaque film possède ses propres silences - autant de films, autant de modalité d’existence des silences. Un état des lieux dans les domaines de la fiction ou du documentaire ferait apparaitre que leur emploi et leurs natures sont liés à celles des situations que le cinéma a coutume de mettre en scène. C’est un tenseur qui, induit un état de suspens voir d’apnée chez le spectateur, d’autant plus que sa conscience n’apparaît pas directement. L’absence d’information sonore constitutive de ces instants engage le spectateur à scruter d’autant plus les images, à pénétrer le film et à l’habiter plus encore.

Nous sommes le moteur de cette mise au silence pour répondre à la nécessité de notre économie de vie. Aller constamment vers notre silence intérieur est notre issue de secours ; elle nous permet, pour de courts instants, de sortir du bruit. Nous retournons toujours au silence pour commencer. C’est à partir de son existence en nous que tout acte peut s’engager. Ce silence se partage, il s’entend de l’extérieur, c’est à partir du silence établi en l’autre que je sens que je peux lui adresser la parole. Le silence est moteur, même considéré dans le tout petit interstice de temps d’avant la formulation d’un geste - gestes de la parole ou du corps.

Peu à peu, au fil des pratiques ordinaires cinématographiques, le silence est recouvert de sons. Le silence, espace-temps du désir est abandonné, abandonné à l’endroit même de son impérieuse nécessité, car il est la condition d’existence de l’attente, le sédiment essentiel sur lequel l’acte puisse trouver son accomplissement. On peut facilement constater les limites de ce recouvrement par des sons dont le phénomène de mode est rapidement passé. Tout comme les rires enregistrés ont été abandonnés, les "vouch" accompagnant les émissions de variétés ont disparu au profit des ambiances ou des musiques qui courent encore continûment sous les images. Ce remplissage demeure l’indice d’une crainte généralisée des silences.

Le son est une résiduelle turbulente prise dans un mouvement qui va en s’effaçant et c’est au lieu même de cette dilution dans l’air que le bruit fait silence.

Cette programmation est soutenue par la Cinémathèque du documentaire.

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Daniel Deshays

Réalisateur sonore pour le théâtre, la musique et le cinéma, directeur de recherches, il a fondé et dirigé le département de Conception sonore à l’ENSATT (1993-2015), enseigne à la Fémis, au Grec et aux Ateliers Varan. Il est également chercheur associé à Thalim - CNRS depuis quinze années. Il a publié trois essais : "Pour une écriture du son" (2006), "Entendre le cinéma" (2010) et "Sous l’avidité de mon oreille" (2018) aux Ed. Klincksieck, Paris.