Restons confiné.e.s, restons féministes

Les cinq films de cette Escale surgissent des vagues des mouvements féministes internationaux de la décennie des années 1970 à nos jours. On pourrait les caractériser à tour de rôle comme les échos d’expérimentations cinématographiques, la résultante de l’exercice inventif de la vidéo, le jeu du détournement politique à l’humour caustique, la chronique engagée, le manifeste artistique éco-féministe, la pratique photographique respectueuse des corps féminins.

À l’image de la vidéo Maso et Miso vont en bateau, produite et réalisée en 1975 par Les Insoumuses (Carole Roussopoulos, Delphine Seyrig, Ioana Wieder et Nadja Ringart), qui constitue le premier détournement féministe d’une émission de télévision, les cinq films de ce programme renversent la perspective de la domination masculine. Les muses y sont insoumises.

Les réalisatrices remettent en perspective les luttes, les prises de paroles, la place du corps des femmes dans l’histoire, dans l’espace public et dans l’environnement. Elles sortent du cadre attendu de la complainte féminine et montrent l’énergie collective : dans Legends the Living art of Risqué tout comme dans La conférence des femmes, Nairobi 85 on entend un Nous collectif, dans Maso et Miso vont en bateau c’est un collectif qui filme et dans Allers venues on est joyeusement embarqué.e.s dans une tranche de vie collective entre femmes. & A Fade to Grey nous invite à nous décentrer pour défricher le nucléaire et ses effets délétères tout en invoquant la figure de Psyché, comme un regard personnel inquiet qui appelle un questionnement collectif global.

Ces cinq films, qui permettent aussi de (re)découvrir des réalisations féministes issues de différentes époques du fonds d’archives du Centre Simone de Beauvoir, font écho en nous aujourd’hui et notamment en cette période de confinement car ils sont une ouverture pour repenser le réel et entreprendre la réflexion de l’après. Les réalisatrices et/ou les personnes filmées nous invitent à réfléchir à des points de vue multiples et à des propositions radicales. Ces cinq films, chacun à leur façon, défendent une cause, une parole, tout en travaillant la forme cinématographique : pas de voix off "raisonnable", pas de point de vue surplombant, une nouvelle façon d’analyser le machisme télévisuel, les conséquences du tout nucléaire, de filmer des corps féminins libres, les femmes du monde entier en politique.

Ils constituent autant de "dérèglements des représentations" pour reprendre la formulation de Geneviève Fraisse pour qui "le dérèglement ne raconte pas des histoires individuelles mais bien plutôt une histoire commune en train de s’écrire."

On prend la parole en s’emparant de la caméra pour documenter ses propres luttes et questions, pour mettre en valeur des singularités et des collectivités et pour subvertir l’usage traditionnel du cinéma.

D’un film à l’autre, nous pouvons entrevoir un mouvement de pensée, réfléchir en images et en sons, discuter des intentions et des attentions des réalisatrices. Les 5 films remettent en lumière la créativité artistique, la capacité théorique, la force de l’humour mordant, la vigueur des propositions politiques qu’ont en commun ces réalisatrices féministes.

Déconfinons notre esprit critique grâce à ces films féministes. Savourons-en les effets bénéfiques !

Anne-Laure Berteau & Nicole Fernández Ferrer


Le centre audiovisuel Simone de Beauvoir

Le centre audiovisuel Simone de Beauvoir

Le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir a été créé en 1982 par Carole Roussopoulos, Delphine Seyrig et Ioana Wieder. Militantes féministes, pratiquant la vidéo, elles ont mis au cœur de leurs objectifs la conservation et la création des documents audiovisuels concernant les femmes, leur histoire, leurs droits, leurs luttes, leurs créations. Nicole Fernández Ferrer les a rejointes dès le début pour s’occuper des archives.

Le Centre poursuit ces objectifs pour diffuser, conserver et enrichir le matrimoine audiovisuel en assurant des projections, en participant à des festivals et des rencontres. En permettant l’accès au catalogue consultable en ligne et en facilitant l’accueil des chercheur.e.s au Centre. En éduquant à l’analyse des stéréotypes sexués dans l’audiovisuel. En participant à la création contemporaine grâce au "recyclage" d’archives, en travaillant avec les publics éloignés de la culture.

Le fonds compte plus de 1 300 documents audiovisuels dont plus de 350 titres en diffusion et une édition vidéo "Une Caméra à soi".