Le doc s’anime !

Comment parler de choses intimes ou disparues ? Comment représenter ce qui se passe dans une tête ou en un lieu qu’une caméra ne peut filmer ? Quand les prises de vues réelles ne suffisent plus, l’inventivité des animateurs entre en piste.
À l’occasion de la 43ème édition du Festival international du film d’animation d’Annecy, Tënk s’est plongé dans les archives de ce rendez-vous incontournable de l’animation mondiale. Nous avons choisi 6 films. Entre humour et gravité, ces objets hybrides viennent combler nos images manquantes, en titillant nos neurones et réveillant nos sens.

La question d'une hybridation entre animation et documentaire semble vieille comme l'histoire du cinéma. Il y a plus d'un siècle, Winsor McCay réalisait "The Sinking of the Lusitania", reconstitution d’un naufrage survenu au début de la Première Guerre Mondiale. La mise en image du drame grâce à l’animation, en plus de combler l’absence évidente d’images réelles (et pour cause), permettait aussi et surtout d’accéder à un degré de spectaculaire difficilement atteignable au cinéma à l’époque. L’animation naît d’un manque, certes, mais elle déploie aussi sa puissance dramatique pour mieux atteindre le spectateur (ici, il s’agissait principalement d’attiser la haine de l’Empire allemand).

Il faudra pourtant attendre 2012 pour voir deux films identifiés comme "documentaires" décrocher simultanément les prix les plus prestigieux du festival d'Annecy. Dans "Le voyage de M.Crulic", Cristal du meilleur long-métrage cette année-là, la réalisatrice roumaine Anca Damian retrace l'effacement progressif d'un individu face un système judiciaire kafkaïen. Son univers grave et sérieux reflète un mouvement de fond : parmi les milliers d'œuvres envoyées à Annecy, de plus en plus de films se veulent en phase avec le monde. Ils parlent de notre époque ou d'événements qui résonnent avec elle.

Le festival bouscule lui-même l'image souvent associée à l'animation : celle d'un cinéma narratif destiné au grand-public ou aux enfants. Pour preuve, sa section Off Limits. Créé par Marcel Jean, penseur du cinéma d'animation et délégué artistique du festival depuis 2013, ce programme compétitif fait la part belle à une animation qui expérimente et s'hybride, loin des sentiers battus.
En parcourant les dernières éditions du festival, nous nous sommes donc attachés à dénicher ces objets où les techniques de l'animation ont rencontré les univers et le travail d'artistes qui explorent le réel et ses représentations.

Dans "An Excavation Of Us", prix Off Limits 2018, l'animation permet de tisser des liens entre passé et présent. Des ombres entièrement recréées en images de synthèse 2D et 3D sont projetées sur des vues réelles d'une grotte présentée comme un haut lieu de la révolution haïtienne. Plus qu'une simple reconstitution des batailles passées, elles sont une incarnation, une lutte contre l'oubli.

Dans "The Reflection of Power", l'animation permet au contraire de prendre de la distance avec la réalité fabriquée par la propagande nord-coréenne. La montée des eaux, créée en images de synthèses, nous donne à voir monuments et architecture d'une toute autre façon. En quelque sorte, il s'agit d'injecter de la fiction pour révéler l'absurdité d'un réel construit de toute pièce par un régime à bout de souffle.

Dans "Estate", les animateurs questionnent images fixes et mouvements. Ainsi, à partir d'une image de presse, ils se jouent des arrêts sur image pour mieux nous montrer ce que nous avons du mal à regarder : l'arrivée de migrants sur nos plages.

Avec "Spada Bandit d'honneur", Pauline Nicoli nous propose une animation crayonnée et colorée mais les hésitations de la voix de son grand-père font aussi surgir quelques ombres dans cette mythologie familiale bien rodée.

Enfin, le réalisateur français Michel Gondry, fidèle à son esprit inventif et facétieux, anime sa conversation avec le penseur et linguiste Noam Chomsky. Dans "Is the Man Who Is Tall Happy?" il détourne les codes de l'entretien pour questionner le langage et la représentation. Un jeu de questions-réponses faussement naïf.

Eva Tourrent et Jérémie Jorrand,
Équipe éditoriale de Tënk

En partenariat avec


LA PROGRAMMATION

EVA TOURRENT


Après plusieurs années comme journaliste à la radio et la télévision, Éva Tourrent décide en 2006 de se tourner vers le cinéma et se forme à la réalisation au Master de documentaire de création à Lussas. "Suspendu à la nuit", son dernier film, a bénéficié du soutien de la SACEM et a été sélectionné à Visions du Réel en 2015. Elle a rejoint l'équipe de Tënk au début de l'année 2018 comme responsable artistique.

JÉRÉMIE JORRAND


Jérémie Jorrand a étudié la réalisation documentaire à Lussas en 2001. Il réalise son premier film, “Souffle”, en 2005, puis “L’Éclaircie” en 2008 et “Blanche” en 2011. Parallèlement à ses réalisations, il exerce pendant plusieurs années la fonction de chargé du développement au sein de bathysphere productions. Il a rejoint l’équipe de Tënk en 2019 comme chargé de l’éditorial et de la programmation.